Fresque spontanée, rue Saint-Just – août 2016 (5 jours)

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Je pars de chez moi avec mes pots de peintures direction le haut Montreuil. Après plusieurs essais infructueux, je trouve un mur abandonné rue Saint-Just, dans le haut Montreuil, à l’entrée des Murs à Pêches. Au bout de quelques heures, j’appelle des amis, qui viennent me prêter main forte. Le deuxième et le troisième jour, nous sommes trois, puis quatre et cinq à peindre, ainsi que d’autres personnes qui nous rejoignent par curiosité, pour partager un moment autour de la peinture, comme la coutume le veut.

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En
restant longtemps à travailler, nous sommes marqués par
nombre de voitures qui passent dans la rue Saint Just, et la vitesse à
laquelle elle vont. Des voisins nous racontent que les projets de
requalification veulent en faire un axe routier encore plus
important, pour compenser la fermeture de la bretelle montreuilloise de
l’A86. Nous finissons par ramener des plots de signalisation avec
des panneaux de limitation de vitesse pour nous protéger, le trottoir étant étroit.

À partir du deuxième jour, les voitures ralentissent pour nous regarder ou nous saluer, la fresque commençe à attirer l’attention. Certains passent simplement en klaxonnant, ce qui est surprenant et désagréable au début, mais ce qu’on fini par identifier comme une marque de reconnaissance. Les usagers des Murs à Pêches et les habitants de la rue, notamment ceux du HLM juste en face du mur, viennent discuter avec nous régulièrement, nous apportent de l’eau, nous parlent du quartier.

De cette façon, nous apprenons pêle-mêle que la mairie a fait construire dans une des parcelles la “maison des Murs à Pêches”, qu’il y des ruches derrière le mur que nous sommes en train de peindre, que ce complexe de bâtiment est en réalité loin d’être abandonné : il abrite des petites entreprises de scénographie d’exposition et d’événementiel.

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La Haine, Mathieu Kassovitz

Le troisième soir, il est 1h du matin quand un 4×4 se gare sur le troittoir d’en face, et que quatre mecs ivres en sortent et commencent à se disputer à propos des clés. J’ai l’impression que ça va se taper dessus alors je vais les voir pour que ça ne s’envenimme pas, mais l’un d’eux casse une bouteille et je fais demi-tour. C’est peine perdue parce qu’ils déplacent la  voiture juste à côté de nous et essaient d’interagir avec nous sans nous témoigner de respect, mais sans nous insulter. Ils insistent pendant près d’une demie-heure, et nous réalisons qu’en réalité, l’un d’eux est victime des trois autres, qui lui ont pris ses clés et qui l’empêchent de rentrer chez lui. L’Antilope fini par les faire partir en leur criant d’aller faire leurs histoires ailleurs.

Le lendemain, nous apprenons que certains des habitants du HLM nous observaient tout ce temps et se questionnaient sur l’issue de l’incident. Je me dis que nous étions en réalité moins seuls qu’il paraissait, et qu’il suffirait que chacun se sente un tout petit peu plus responsable de son quartier pour ne pas laisser ces choses arriver.
Il est utile de ne pas toujours déléguer la gestion du respect de
l’ordre aux policiers, qui n’étaient pas là, et qui des fois n’ont pas
besoin d’être là, une remise en place par simple gueulante ayant été
largement suffisante dans cette situation.

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En journée, nous sommes également approchés par beaucoup d’éventuels
futurs clients, qui nous interpellent pour monter des projets. Nous
donnons beaucoup de cartes, et nous sommes satisfaits de la promotion
générée. Après mon départ en vacances le troisième jour, la fresque
continue sans moi et ce sont les autres peintres qui reprennent le
flambeau pour la terminer. En mon absence, il y a une altercation avec
la police qui demande à vérifier les autorisation des propriétaires du
mur, et de la mairie. Une demie-heure d’attente les décourage, et ils
finissent même par repasser en klaxonnant.

Les questions que me pose cette expériences :

Comment la pratique de la peinture peut-elle nous responsabiliser vis-à-vis de notre environnement direct ? On se retrouve dans une situation où il y a clairement une agression dans la rue. Nous on se positionne en tant qu’acteurs de l’espace public et en tant que spectateurs de cette agression. On pourrait être en train d’avoir une discussion, de jouer à un jeu de société, n’importe quoi en fait, puisqu’on on est présent de façon ostentatoire, et que l’attention converge vers
nous à un moment ou à un autre.

On ne peut donc éviter que
ce qu’il s’y passe nous touche directement. On est dans un moment
d’ouverture complète vers autrui, d’extra-lucidité. On est dans une
position de force parce qu’on s’impose à l’autre visuellement et
symboliquement, mais en même temps de vulnérabilité parce qu’on s’expose
personnellement à la critique, immobilisés par notre logistique, et
parce qu’on est du mauvais côté de la loi.

Je ressens beaucoup d’empathie et j’ai du mal à ignorer la présence ou le point de vue de quelqu’un, quand j’en arrive à devoir faire ça, c’est preuve d’une défaite personnelle, et ça arrive le plus souvent dans l’espace public, quand je me met en scène à travers la peinture.