L’espace public face aux flux migratoires, le drame face à la gloire.

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À la sortie du métro Stalingrad, sous la ligne aérienne et tout le
long de l’avenue perpendiculaire, il y a des centaines de mètres de tentes,
parmi lesquelles quelques CRS en file indienne semblent savoir où ils
vont. Je vois une fille de mon âge se glisser dans l’une
d’entre elles, entre deux d’entre eux.

À mon arrivée, je suis anxieux de ne pas quoi savoir faire du grand panneau que je me trimbale. Peint au dos d’un carton publicitaire pour vitrine de pharmacie, il dit : HUMAN, NO BEAST. Ce sont les mots
d’un garçon que j’ai vu essayer de récupérer ses effets personnels dans
une vidéo sur internet, avant qu’ils ne partent à la benne. Il criait
que ce n’était pas des façon de traiter des humains, et le bon sens
exprimé naïvement me touche beaucoup.

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Je
rejoins la foule concentrée dans un début de nasse policière, sans assumer
la responsabilité de mon panneau, qui traîne adossé à un lampadaire. Je
ne veux ni être intrusif, ni être indélicat… je veux laisser quelqu’un s’en saisir. Mes réflexions s’arrêtent
quand je vois le mec de la vidéo, en train de faire circuler des feuilles sur lesquelles les résidents du campement de Stalingrad revendiquent le respect de leurs droits fondamentaux.
Je remarque qu’un espèce de star-system s’est développé autour des
migrants, parce que je reconnais plusieurs visages déjà croisés sur facebook ou sur
Taranis news. Ils brandissent mon dessin géant à six mains au dessus de leur tête, directement au devant des caméras, et j’intègre la migration-académie.

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Je me fais
penser à l’archétype du street artist médiatique, le genre à poser le visage des
“quatre victimes” de l’attentat de Charlie Hebdo sur le mur du bâtiment dans la semaine qui suit, un peu parce que ça le touche personnellement, un peu parce que c’est exactement dans le champ des caméras. Au fond, les raisons pour lesquelles on fait les choses nous déterminent complètement, et en même temps n’appartiennent qu’à nous. Je cache dans la foule ma gloire silencieuse.

La
nasse se tasse. Les gyrophares me donnent vaguement
l’impression d’être dans une boite de nuit, et cette fille me
regarde encore. Je rejoins Alice et ses amis, on parle des cours de Français
qu’elle donne à Épinay,
de l’éventualité que nous recevions des gaz lacrymogènes. Je demande à
un gendarme de nous éclairer sur ce sujet, qui s’inquiète en retour de savoir si j’ai d’autres
questions débiles. Je pose d’autres questions débiles, il fini par me
répondre une gentille fliquitude, un peu comme un être humain. Je
m’attache à désacraliser les éléments de la scène, à atténuer le pouvoir
des symboles. On a tous le cœur qui bat assez vite, serrés les uns
contre les autres avec cette sorte d’exaltation collective, un mec
commence à chanter avec sa guitare, cet afghan s’approche d’une
parisienne, inaccessible par respect pour la tradition d’ici. Les
vibrations du saturday night se font ressentir.

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Je vais à nouveau faire un tour vers les tentes et une révélation m’atteint. Mais où sont les afghanes ? Choqué par la disparition
du genre féminin, je m’en vais trouver du sérum physiologique dans une
pharmacie, en énumérant naïvement les possibles résolution d’un tel tour
de magie. Au retour, j’entends quelqu’un parler d’un migrant de 90 ans.

” -Excusez-moi, il y a quelqu’un dans une de ces tentes qui a 90 ans ?
– Bonsoir
! Non, je disais que j’allais rentrer chez moi pour fêter les 90 ans de
mon petit migrant. J’accueille un migrant chez moi !
-D’accord, c’est génial ! Il vient d’où ?
-Du Maroc.
– Et
il est là depuis combien de temps ? j’ai l’horrible impression que nous
sommes en train de parler
de son gamin ou de
son animal de compagnie.
– Une quarantaine d’année, mais vous savez, il fait des allez-retour. Il vient voir ses amis ici !“

Je remarque que nous sommes tous migrants, à plus ou moins longue échéance, et qu’on pourrait essayer de sortir de cette unique définition. Il s’agit de personnes
qui dorment dans la rue et qui sont illégales, d’accord, mais qui
sont peut être aussi autre chose individuellement. Selon moi cet étiquetage est aussi salutaire qu’il enferme socialement, parce qu’il cristallise, et qu’on projette beaucoup de choses dedans.